Savon Allah Pom est de couleur vert pâle. Il se repose au coin de la baignoire. Après la cohue de la matinée, causée par deux parents, un adolescent et deux fillettes, Savon Allah Pom est usé. Il profite de ces instants de répit pour souffler et observer le carrelage encore humide. Se laissant doucement bercer par ses pensées, il ne fait pas attention à la flaque sur laquelle il trône et qui a un diamètre d’au moins cinq centimètres. Son ventre devient mou et des bulles naissent sur ses côtés. L’esprit de Savon Allah Pom n’est pas si loin : il est concentré sur la nouvelle venue de la demeure, Brossa Dan. Elle est élancée et gracieuse. Sa coiffure est nette et sans épi grâce à sa jeunesse. Soudain, c’est le drame. Alors que Savon Allah Pom s’imaginait déjà près d’elle dans le coin du lavabo, son corps glisse d’un coup, d’un seul, brusquement et sans appel. Savon Allah Pom trône au fond de la baignoire. Le balancement a cessé et il est maintenant immobile. Comment faire ? Impossible de remonter, c’est certain. Des rumeurs ont toujours couru au sujet d’un certain Savon Net qui serait parvenu à en réchapper. Mais, ce ne sont que des inventions racontées par les anciens, ceux qui sont petits et rabougris. Les histoires les plus connues sont celles qui finissent mal. La règle numéro un est pourtant répétée dès la plus grande taille : ne jamais se laisser distraire, toujours surveiller les flaques et se crisper en cas de risque de glissade. Savon Allah Pom connaît la règle mais elle lui est maintenant totalement inutile. Il regarde autour de lui. Personne n’a été entraîné dans la chute. Au moins, il n’aura pas la mort de quelqu’un sur la conscience. Et il l’aperçoit. Le robinet. Il fuit. Goutte à goutte. Tout près de lui. Plic. Ploc. Le regard de Savon Allah Pom suit une goutte : elle s’étale au fond de la baignoire en éclaboussant les alentours et elle rejoint l’eau stagnante. La vue de Savon Allah Pom est perçante. Bien qu’il soit à trente centimètres du robinet, il peut compter les gouttes qui composent le cours d’eau. Il comprend alors que l’eau n’est pas inerte. Elle se répand. Elle coule. Elle descend doucement dans sa direction. Savon Allah Pom comprend que c’est la fin. Que cet après-midi, il sera vieux. Que ce soir, il sera un squelette. Et que cette nuit, il aura disparu. Savon Allah Pom ferme les yeux. Il ne veut pas voir sa réduction. Il est abattu, déjà si affaibli. Il n’entend pas l’adolescent entrer. Son esprit est ailleurs. Dans les souvenirs d’autrefois. Il n’entend pas l’adolescent, ni la musique qui émane des bouts noirs qui sont incrustés dans ses oreilles. Il se sent décoller. Ne sentant plus le froid de la baignoire, il pense que c’est fini. Cela n’a pas été si douloureux finalement. Mais, s’il n’est plus, pourquoi sent-il de nouveau le froid sous son ventre ? L’avenir est-il similaire du passé ? Savon Allah Pom ouvre les yeux et voit l’adolescent refermer la porte. Le jeune imberbe l’a ramassé ! Il lui a sauvé la vie ! Savon Allah Pom constate alors les dégâts. Il a perdu beaucoup de lui-même. Il ne reste plus grand chose de son corps. Il pourra encore tenir un jour. Ou deux, peut-être. À cette idée, Savon Allah Pom est heureux. Il va pouvoir dire au revoir à Brossa Dan. Au moins un jour à vivre. Cela signifie au moins cinq corps à laver ! Savon Allah Pom sourit. Il regarde sur sa droite. Une grosse est près de lui. Elle est rose et s’appelle Savon Nètalamûre. Ils se sourient.

Mirabilia.